Les Zinspiré.e.s : une écriture et un imaginaire de lʼadolescence

Article rédigé par Isabelle Kirouac-Massicotte – Université de Toronto. 

Depuis 2011, Les Zinspiré.e.s est un concours dʼécriture sʼadressant aux élèves du secondaire du Sud ontarien (14 à 18 ans, français langue maternelle ou dʼadoption) et visant la promotion de la francophonie en Ontario à travers la jeune génération. Au terme du processus de sélection, cʼest cinq personnes qui verront leur pièce jouée sur scène par une troupe mise en place par le Théâtre français de Toronto. Cette idée de faire collaborer de jeunes amateurs et amatrices (peut-être de futur.e.s professionnel.le.s, qui sait ?) avec des praticien.ne.s aguerri.e.s du théâtre nʼest pas sans rappeler les origines communautaires et semi-professionnelles du théâtre franco-ontarien. Faut-il rappeler que le Théâtre du Nouvel-Ontario, première compagnie théâtrale en Ontario français, est née au début des années 1970 à lʼUniversité Laurentienne à Sudbury par la volonté de jeunes artistes à peine sorti.e.s de lʼadolescence ? Cʼest sans oublier le Théâtre dʼla Corvée, fondé en 1975 à Vanier (Ottawa), une compagnie semi-professionnelle où la majorité des comédien.ne.s étaient des amateur.trice.s qui apprenaient le métier en le pratiquant. Les jeunes des Zinspiré.e.s, en bénéficiant de lʼencadrement dʼécrivain.e.s et dʼacteur.trice.s, participent à un processus de création qui partage une essence inclusive et non-élitiste (lʼétiquette dʼélitisme souvent accolée au théâtre est encore bien tenace) avec le théâtre franco-ontarien à ses origines. Ainsi, les jeunes sont libres de sʼexprimer dans leur propre registre, avec leurs propres expressions et vocabulaire : il sʼagit là dʼenjeux qui sont toujours dʼactualité, particulièrement en milieu francophone minoritaire où lʼinsécurité linguistique est encore bien réelle. Les textes des Zinspiré.e.s de la cuvée 2019 font se côtoyer une langue standard, une langue orale ‒ lʼoralité ne se trouve-t-elle pas déjà dans le nom « Les Zinspiré.e.s » ? ‒ et lʼanglais, quʼil soit intégré dans la langue française en romaine ou souligné dans sa différence par lʼitalique. Dans tous les cas, cʼest une grande liberté dans la langue dʼécriture qui prime et cʼest un français inclusif et pro-variétés qui est privilégié.

Il sʼagit bien dʼune écriture de lʼadolescence ‒ Alain Masson dirait « écriture sauvage[1] », écriture qui, sans porter une signification péjorative, se caractérise par son originalité et son non-conformisme, son immédiateté et son refus dʼune recherche formelle trop hermétique, ce qui rappelle également la méfiance envers les différentes formes dʼinstitutions qu’entretenaient les pionniers du théâtre franco-ontarien. Les courtes pièces montrent, pour la plupart, un rapport frondeur à lʼautorité incarnée par la figure du prof, cet invariant de lʼimaginaire de lʼadolescence. Mais les textes des Zinspiré.e.s nʼont rien de juvénile, ni de futile : ils laissent deviner les inquiétudes de la jeunesse. Loin dʼafficher la superficialité et le narcissisme quʼon leur associe trop souvent ‒ nous nʼavons pas affaire au scénario du boy meets girl ou du footballer qui a choisi une université qui nʼest pas approuvée par papa ‒, les « maudits jeunes » parviennent à traduire lʼimmédiateté de leur quotidien (banal en apparence seulement) qui, en fait, conduit à des considérations concernant la société dans son ensemble. Lʼinquiétude, voire l’angoisse ressentie face à la nécessité dʼobtenir de bons résultats scolaires, ce sentiment qui nous accompagne de lʼenfance à lʼâge adulte, sert notamment de prétexte afin dʼaborder les questions de la productivité et de lʼhyper-performance. En outre, les leçons apprises à lʼécole, quʼil sʼagisse de la fonction sinus ou de la troisième loi de Newton, servent de matériau à la création, car elles sont utilisées comme métaphores de réalités plus universelles. La forme la plus poussée de lʼangoisse scolaire est certainement la hantise des fusillades scolaires, qui traverse également la culture populaire destinée aux adolescent.e.s, que lʼon pense à 13 Reasons Why ou à Degrassi: Next Generation.

Les créations des Zinspiré.e.s remettent en question lʼidée dʼune jeunesse désengagée. Elles sont le reflet dʼune jeunesse conscientisée et avide de justice sociale dont les cibles sont nombreuses : du système dʼéducation à la pauvreté endémique chez les enfants autochtones en passant par le plastique dans les océans et les stéréotypes de genre. Mais les différentes formes dʼanxiété, y compris lʼécoanxiété, sont aussi dites avec humour : certains textes sont dotés dʼune fonction éducative, sans que le ton ne soit moralisateur. Le théâtre des Zinspiré.e.s constitue en quelque sorte un incubateur potentiel pour la relève théâtrale franco-ontarienne. Ce nʼest pas rien : favoriser et soutenir une relève en milieu minoritaire représente un important défi, crucial pour la vitalité et lʼavenir du théâtre.

Isabelle Kirouac-Massicotte – Université de Toronto

[1] Alain Masson, Lectures acadiennes : articles et comptes rendus sur la littérature acadienne depuis 1972, Moncton, Éditions Perce-Neige, 1994.